François
Gomis nous raconte ...
Les rondelles du Mans
Connaissez-vous
Eric Offenstadt ? Bien sûr. Regardez ce
qu'il a fait, sur deux et quatre roues ! Sa trajectoire est étonnante.
Remarquez, ses trajectoires l'étaient aussi. Savez-vous qu'en moto, dans
un certain type de virages, il faisait comme en voiture : tirer droit vers
l'intérieur, freiner comme un barje, tourner le plus rapidement possible
pour se remettre en ligne et mettre à fond le plus tôt possible.
Normalement en moto, on arrondit, exter, inter, point de corde et exter.
Lui non. Tout à l'intérieur ! Mais regardez les chronos, ça marchait
son truc. Seulement, il n'y a que lui qui arrivait à le faire en raison
de sa double culture. Étonnant et en plus original. Dans le monde des
sports mécaniques, Eric Offenstadt est unique (Francis Blanche serait Dac
avec moi).
Une anecdote à propos d'Offen
(son surnom). Il avait choisi mon frère Laurent pour faire co-équipier
aux
1 000 bornes (pas le jeu de cartes, les vraies au Mans) et au Bol. Normal,
qui se ressemble s'assemble. Le frère n'a pas non plus une tête de
pilote (c'est plutôt un compliment). Nous sommes donc au Bol d'Or 1976 et
il ne pleuvait pas, il ne pleuvait pas (c'est tellement rare au Mans que
ça vaut la peine de l'écrire deux fois). Il était peut-être 3 heures
du matin. J'étais sur le circuit en touriste et avais trouvé un lit dans
une caravane. Ne pouvant trouver le sommeil à cause de ces motos qui font
un bruit, mais alors un bruit, je vous ne dis pas, je n'avais d'autre
choix que de baguenauder. En passant dans les stands, je vois la moto
d'Éric et de Laurent avec la fourche démontée. La fourche, c'est vite
dit. Allez voir la bécane sur la
bio de Laurent. À moins que Francis, le
webmaster de bike70.com ne vous colle la photo ici. La fourche de la moto
d'Offen, avant la But, on dirait un pare-chocs. Et si c'était un
chauffage central ? Non, il n'y a pas de chaudière. De l'art contemporain
? Peut-être. Je me moque mais avec respect, vous l'avez compris. Avec
cette fourche, comme en matière de cadre et de roues, Offenstadt avait
créé. D'ailleurs, l'innovation fut ovationnée. Sauf que la moto, en
fait un prototype, ne tenait pas trop par terre… D'après Laurent, dans
la courbe Dunlop (à l'époque sans chicane), il fallait bien viser
l'entrée, serrer les mâchoires pour rester taquet, serrer les fesses en
balançant, serrer le reste dans la courbe et tout desserrer en faisant
ouf quand le virage de la Chapelle était en vue… Après différentes
tentatives infructueuses de réglage de l'avant sur les premières heures
de course, Offen avait donc décidé d'arrêter la moto, de sortir la
fourche et - alors là, lisez bien - de diminuer l'épaisseur des
rondelles de calage qu'il y avait un peu partout dans la fourche À LA
TOILE ÉMERI (à chanter sur l'air de " Ah, ah, ah la queue leu leu)
! Me voyant les mains dans les poches, Offen m'avait embauché illico avec
un contrat OAD (Offen A Dit), l'ancêtre du CDD. Et nous voilà tous en
train de frotter chacun sa rondelle en acier dur pour gratter un petit
dixième de millimètre. La toile émeri étant à l'abrasif ce qu'est le
triangle à l'orchestre, le travail se faisait en finesse mais surtout
lentement. Je vous remets en mémoire qu'il est deux heures du matin, que
nous sommes au Bol d'Or et non à l'atelier une semaine avant la course.
Des mécaniciens d'autres écuries vinrent d'ailleurs nous voir un
tantinet goguenards. Certaines réflexions fusèrent même, style : "
Vous serez prêts pour le départ? ", ou encore " Ca sera fini
pour l'arrivée ?" sans oublier l'incontournable : " Alors, on
bricole ! ". Rien que des jaloux désœuvrés… En un quart d'heure,
les meilleurs avaient limé les rondelles de seulement quelques
centièmes. Devant l'insignifiance du résultat, Offen donna alors l'ordre
de tout remonter. L'intervention n'eût aucune incidence sur la tenue de
cap de la moto qui resta floue, aléatoire, voire bizarre. Finalement, le
problème fut résolu un peu plus tard, ça venait bêtement de
l'amortissement arrière… Comme quoi même les plus grands peuvent se
tromper. Mais il faut savoir que quand un grand comme Éric Offenstadt se
trompe, il n'est pas plus petit, il est juste provisoirement moins
immense, nuance. P.S. : une précision concernant les 24 heures du Mans et
l'Automobile Club de L'Ouest. On ne dit pas la ou une rillette, mais LES
rillettes. C'est obligatoirement pluriel. Je croyais que l'on pouvait dire
les deux, comme pour le pâté, mais non. J'ai vérifié dans le dico.
Pourtant à mon avis " Se faire une petite rillette " ça sonne
mieux que " Se faire des petites rillettes ". Pas grave, on ne
va pas aller contre l'Académie.
François
Gomis
PS :
C'est depuis ce jour là qu'est né le dicton "C'est li
rondelle qui fait le plein temps !" Francis
François
Gomis - Laurent Gomis